40 jours avec des LGBT et des familles homoparentales en Chine

Il est encore difficile de réaliser que l’expérience extraordinaire que nous avons vécue en Chine était belle et bien réelle. La Chine était le premier pays que nous avions choisi de visiter lors de notre Tour du monde (plutôt pour des raisons climatiques) et nous ne nous attendions absolument pas à une telle aventure humaine.

Comment tout a commencé ?

En décembre 2016, Natacha a trouvé un article d’Anthony Kuhn sur un couple de lesbiennes chinoises qui viennent d’avoir des jumeaux.

Natacha a contacté ce journaliste qui lui a donné le contact de Rui (une des deux mamans) et c’est ce qui initie une expérience aussi inattendue qu’exceptionnelle ! Pendant près de six mois, nous avons échangé des messages via WeChat (le plus grand réseau social chinois) avec Rui, nous avons parlé de nos projets, des familles arc-en-ciel en France ou simplement échanger des photos de notre quotidien. Rui a co-fondé avec sa partenaire une organisation appelée «Rainbow Babies» qui est un groupe de soutien Wechat pour les lesbiennes et gays désireux de créer une famille en Chine. Nous publierons plus tard une interview de Rui et de sa partenaire Chen. Rui a tout de suite supporté notre projet de tour du monde des familles homoparentales et souhaitait nous aider à rencontrer des familles arc-en-ciel ou des couples LGBT(lesbienne, gay, bisexuel, transexuel) désireux de devenir parents en Chine. Elle a traduit une présentation de notre projet et l’a publié sur leur groupe Wechat et beaucoup de gens l’ont contactée et se sont portés volontaires pour nous rencontrer, nous inviter à dîner ou même pour nous accueillir chez eux.

Un accueil très chaleureux de la communauté LGBT chinoise

Avant que notre avion décolle pour Shanghai, nous hallucinions, nous recevions de très nombreux messages de Rui nous indiquant :

  • que deux couples différents de Shanghai nous proposaient de nous accueillir chez eux pour une nuit.
  • qu’une fête serait organisée en notre honneur à Shanghai,
  • qu’une organisation LGBT de Suzhou souhaitait organiser une conférence pour nous faire témoigner.

Ce ne fut que le début de très nombreuses rencontres qui allaient s’organiser au fur et à mesure de notre périple en Chine. Nous avons été vraiment touchés par toutes ces personnes lesbiennes et gays désireuses de nous rencontrer, de nous poser des questions sur notre vie en France en tant que famille arc-en-ciel.

Ils nous ont ouvert leur maison … ils nous ont ouvert leur coeur …

Parfois, nous avons même rencontré leurs parents, ravis de nous cuisiner des plats spécifiques de leur région.

Nous avons vraiment apprécié de passer du temps avec eux pour discuter de notre vie quotidienne en tant que famille arc-en-ciel, en comparant les traditions familiales en Chine et en France lors d’un diner au restaurant, d’une visite au musée ou encore d’une promenade dans un parc ou jardins très paisibles.

Toute cette générosité, la gentillesse des personnes que nous avons rencontrées contrastent réellement avec le comportement des milliers de chinois que nous avons pu croiser dans les rues pendant notre voyage. Ces derniers n’étaient pas particulièrement souriants, toujours pressés, ils nous poussaient pour rentrer plus vitre dans le métro ou l’ascenseur, essayaient de nous passer devant dans les files d’attentes (au guichet de la gare, à la caisse, au contrôle de sécurité…). Ce type de comportement dans notre société occidentale serait considéré comme grossier. En Chine, cela semble être la norme. Nous avons découvert une Chine avec deux visages, soit vous êtes un inconnu que tout le monde ignore (même si nous ne passions pas inaperçu à cause de la couleur de notre peau et à cause de Sacha qui était souvent perçu comme une curiosité), soit vous faites partie d’une communauté, d’une famille et les gens vont s’occuper de vous. Finalement ne serait-ce pas un peu la même chose en France? Ne serait-ce pas un des éléments propres à nos sociétés modernes ?

Quelques organisations LGBT en Chine

Au cours de ce voyage, nous avons découvert que certaines personnes, il y a quelques années, ont eu le courage de créer localement des organisations LGBT malgré un climat peu favorable.

Ces leaders voulaient sensibiliser aux droits des LGBT et promouvoir l’égalité, mais avant tout ils voulaient créer un espace protégé où les gens peuvent se rencontrer et discuter de leur homosexualité.

À Suzhou, nous avons rencontré des personnes de l’association LES GO, une communauté LGBT établie en 2010 pour promouvoir la visibilité des personnes homosexuelles, bisexuelles et transgenres à Suzhou et dans les régions avoisinantes. Cette association organise régulièrement des événements tels que séance de films, conférences …

 

A Xian, nous avons été accueillis par l’association Relax, créée en 2009. C’était au départ une association étudiante organisant des événements pour les personnes LGBT. Ils ont aujourd’hui leur propre local et ont même une Hotline pour les LGBT qui ont besoin de parler de leur problèmes avec leur famille ou même de leurs problèmes de cœur..

À Chengdu, c’est l’organisation LES Chengdu nous a accueillis.

Ces trois associations ont organisé des conférences dans leur ville en un temps record. Elles souhaitaient nous donner l’occasion de partager notre histoire. A chaque fois, entre 20 et 30 personnes (gais et lesbiennes et familles) ont assisté aux conférences. C’était pour nous une première de parler de notre famille devant un public et en plus avec un traducteur chinois. Nous avions préparé une présentation powerpoint et nous avons parlé de notre histoire d’amour, de comment nous avions eu un bébé, de comment nous vivons en tant que famille arc-en-ciel et nous avons partagé quelques informations sur les droits LGBT en France.

Le plus intéressant lors de ces conférences était la session de questions et réponses. Ils nous ont posé de nombreuses questions depuis la façon dont nous appréhendions les interrogations des parents à l’école jusqu’à notre point de vue sur le meilleur moyen pour les LGBT d’obtenir des droits dans leur pays. Ce temps d’échanges ouverts a également généré beaucoup de discussions entre les participants. Ils ont eu la possibilité de parler de la façon dont ils voulaient créer leur famille, quels donneurs ….

Un extrait de notre conférence de Chengdu

Compte rendu de la conférence publiée par l’association de Chengdu

La vie d’une famille d’arc-en-ciel en Chine

C’était vraiment enrichissant de passer du temps avec ces familles arc-en-ciel. Les familles arc-en-ciel en Chine sont vraiment diverses et les situations sont plus ou moins compliquées. Le mariage homosexuel n’est pas légal en Chine, ainsi que l’adoption ou la procréation assistée médicale. Les LGBT doivent donc trouver des solutions pour fonder une famille.

Nous avons découvert certains des problèmes qu’ils peuvent rencontrer dans ce cadre :

– Tout d’abord, il est difficile de faire son coming out en tant que gay ou lesbien en Chine. Ici, la famille est vraiment importante. Les enfants, les parents et les grands-parents vivent souvent tous ensemble. Avec la politique de l’enfant unique qui existait jusqu’en 2015, l’enfant était le seul espoir pour la famille de perpétuer le nom de famille en se mariant et en ayant un enfant. Les enfants ressentent la pression exercée par leurs parents et ils sont souvent perçus comme une honte s’ils ne peuvent pas répondre aux attentes de leurs parents (avoir un bon métier, se marier et avoir un enfant). En plus, l’homosexualité est un sujet qui n’est pas très connu, surtout dans les zones rurales. Nous avons rencontré au moins 2 lesbiennes qui nous ont dit que leurs parents n’avaient aucune idée de ce qu’était l’homosexualité ou de la façon dont vous pourriez avoir des rapports sexuels avec quelqu’un du même sexe. Les gays et les lesbiennes les plus chanceux ont des parents qui acceptent la situation quand ils se rendent compte que leurs enfants sont heureux.

– Comment avoir un bébé pour les couples LGBT ?

  1. La première option est qu’un gay se marie avec une lesbienne. Ce mariage de commodité permet aux « faux » couples mariés d’éviter de nombreuses questions et parfois ce gay et cette lesbienne ne feront jamais leur coming out dans la société. Ils peuvent avoir un enfant ensemble et il sera ainsi facile d’obtenir des documents d’identité officiels pour l’enfant car ils sont un couple marié. Nous avons rencontré au moins deux lesbiennes qui ont épousé des hommes homosexuels et ont eu un bébé ensemble. Ces lesbiennes avaient des partenaires et la situation semblait un peu compliquée pour ces dernières qui ne faisaient pas officiellement partie de la famille.
  2. La deuxième option pour les lesbiennes est de trouver un ami (homme) disposé à les aider et à faire l’insémination elle-même (insémination artisanale).
  3. La troisième option, toujours pour les lesbiennes est d’aller à l’étranger pour avoir accès à la procréation médicale assistée. Nous avons rencontré des couples qui sont allés principalement en Thaïlande et aux États-Unis. Nous avons été surpris par le nombre de couples qui font une fécondation in vitro (FIV) réciproque. Il s’agit d’une version de la FIV qui se réfère à la création d’embryons utilisant l’un des œufs d’une des deux femmes et en transférant ces embryons dans l’utérus de sa partenaire, ce qui permet aux deux femmes de prendre part au processus de création de l’enfant (source: lgbtqnation)

– Comment obtenir des documents officiels pour son enfant ?

Rui nous a expliqué que, à l’origine, en Chine, il y avait deux systèmes pour réguler la population : le système d’identité (ID) et le système de contrôle des naissances. Le système de contrôle des naissances définit la famille comme un père, d’une mère et un enfant unique. Les deux systèmes étaient connectés, ce qui signifie que tout nouveau-né qui était déclaré devait prouver que la politique de contrôle des naissances était respectée pour être enregistré et obtenir un document d’identité officiel (document qui lui permettra plus tard d’aller à l’école, d’avoir accès aux soins de santé, les voyages …). Si la politique de contrôle des naissances n’était pas respectée (2 enfants, mère célibataire), le parent pouvait être puni en payant une amende et / ou en perdant son emploi.

Cependant, au début de l’année 2016, le conseil d’état a décidé de décorréler la politique de contrôle des naissances et le système d’identification, de déclaration de naissance et d’obtention de document officiel. Cela signifie que tout enfant nouveau-né en Chine peut aujourd’hui recevoir des papiers officiels, car il s’agit d’un droit basique pour les citoyens. Ainsi, une mère lesbienne peut maintenant enregistrer ses bébés en tant que mère célibataire, sans fournir d’informations sur le père. Ceci est possible dans la plupart des provinces chinoises.

– Comment faire face à la société lorsque vous êtes une famille d’arc-en-ciel

Pour la plupart des familles que nous avons rencontrées, il semblait difficile d’être totalement transparent sur la structure de leur famille lorsqu’un inconnu ou la maitresse leur pose une question.

Nous n’avons pas rencontré de couple d’hommes avec enfant. Nous n’avons pas d’information sur ces familles.

Le sujet qui nous a le plus surpris

Au cours de nombreuses conversations sur la procréation médicalement assistée, le sujet de l’origine du donneur a été soulevé. De nombreux couples ont choisi d’avoir un donneur non asiatique, c’est-à-dire un donneur blanc d’un pays de l’Ouest. C’était parfois un sujet de discorde dans le couple. Nous étions vraiment étonnés de ce choix car, de notre côté, lorsque nous avons rencontré les médecins de notre clinique en Belgique, ils nous ont dit que nous n’avions pas le choix : le donneur aurait les mêmes caractéristiques physiques (couleurs des yeux et des cheveux, couleur de la peau) que les deux parents (ou au moins un si les parents n’ont pas la même origine ethnique). Nous avions alors trouvé cela logique. Nous avons essayé de comprendre pourquoi ils préféraient un donneur blanc et voici quelques-unes des réponses que nous avons reçues: «Les bébés et les enfants de couple mixtes sont vraiment plus beaux»; »Notre bébé sera plus intelligent »; »Les gens se concentreront davantage sur le bébé car il / elle sera différent plutôt que sur les deux mamans »; »Si les gens nous demandent où est le père, on peut dire qu’il vit à l’étranger »; »Notre enfant aura de meilleures chances d’être accepté dans une école internationale »Ces conversations nous ont ouvert à une nouvelle façon de penser à la diversité : « cet enfant aura déjà deux mamans, donc s’il est encore plus différent, c’est encore mieux ».

Qu’en est-il de la vérité …

Dans la présentation que nous avons faite lors des conférences, nous avons insisté sur le fait que nous avons expliqué très tôt à Sacha pourquoi il a deux mamans et nous lui avons expliqué qu’il existe aujourd’hui des structures de familles très différentes (famille recomposée, mère ou père célibataire…). On nous a également demandé comment Sacha nous appelait. Nous avons expliqué que nous étions toutes les deux Mamans: Mamans Sara et Maman Natacha. Lorsque nous leur avons posé la même question, parfois ils nous ont dit que c’était pareil pour eux, mais parfois nous avons entendu : « Nous n’avons pas expliqué à notre enfant que nous étions deux mamans »,  « Mon fils m’appelle papa. Il m’a posé la question un jour de savoir pourquoi j’allais aux toilettes des femmes si j’étais un papa, je lui ai dit que j’avais un corps de femme mais, à l’intérieur, je me sens comme un homme « , « Nous expliquons que je suis une tante ou la marraine quand les gens demandent qui suis-je (la mère qui n’est pas la mère biologique) ». Nous avons également rencontré quelques couples qui voulaient dire la vérité et très intéressés par les livres pour les petits enfants dont nous avons parlé. L’organisation Rainbow Babies travaille actuellement sur le premier livre pour enfant expliquant l’homoparentalité qui sera diffusé (de manière non publique) en Chine.

C’est un processus lent, mais nous sommes persuadées qu’il y a un mouvement vers une plus grande visibilité des familles homoparentales. Plus elles seront nombreuses et visibles dans la société, plus il y aura de couple LGBT qui créeront des familles et expliqueront à leur enfant le principe de leur famille avec deux mamans ou deux papas.

Il est maintenant temps de quitter la Chine

Nous avons découvert un pays fascinant, avec de très nombreux paradoxes.

Si on observe ce pays avec nos yeux d’occidentaux, nous nous demandons comment les chinois peuvent-ils tout payer avec leur smartphone et un QR code (même un vendeur de fruit à la sauvette dans la rue), mais cracher dans la rue ou utilisez des toilettes à la turque…

Je pense que ce dont nous nous souviendrons le plus, c’est la gentillesse de toutes les lesbiennes et les gays que nous avons rencontrés. Nous avons rencontré des gens porteurs d’espoir, espoir que les droits envers les personnes LGBT évolueront, espoir d’avoir des enfants et de devenir une famille arc-en-ciel, espoir que la société les acceptera.

Toutes les familles que nous avons rencontrées avaient les mêmes anecdotes à propos de leurs enfants ou les mêmes questions / préoccupations concernant l’éducation que toute famille classique. Nous n’avons rencontré aucun enfant de plus de 3 ans. Les petits que nous avons vu ne pouvaient pas encore partager avec nous ce qu’ils pensaient de leurs familles arc-en-ciel. Mais les bébés arc-en-ciel que nous avons rencontrés étaient joyeux, curieux et très éveillés. Ces bébés arc-en-ciel sont entourés d’amour : l’amour de leurs parents, l’amour de leurs grands-parents.

Malgré le manque de lois protégeant les familles arc-en-ciel en Chine, nous pouvons vraiment conclure que c’est l’amour qui fait une famille !

 

Nous souhaitons remercier sincèrement Rui sans qui cette expérience n’aurait pas pu arriver


Quelques mots d’argot en chinois à propos des LGBT (source Wikipedia):

Voici quelques mots que nous avons entendu de nombreuses fois dans les conversation (sans jamais vraiment les comprendre : ) )

Chinois Pinyin Français
同性 tóng xìng homosexuel
jī (Canto : gay1) gay
基佬 jī lǎo (Canto : gay1 lou2) Homme gay
拉拉 lā lā lesbienne
T Lesbienne Butch (d’apparence masculine)
P (婆) po Lesbienne féminine
C Homme effeminé
出柜 (出櫃) chū guì sortir du placard, faire son coming out
掰弯 ( 掰彎 bāi wān convertir une personne héterosexuelle à devenir gay
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5 réflexions au sujet de « 40 jours avec des LGBT et des familles homoparentales en Chine »

  1. Merci de nous faire partager vos aventures ! Ça fait envie ! je lis votre article avec du retard et suis touchée par ce récit de vos rencontres en Chine avec ces familles lgbt aux réalités différentes des nôtres mais finalement si proches … Continuez à profiter au maximum de votre voyage et à nous en faire profiter aussi ! Juliette et Mathilde

    1. Coucou Juliette, merci pour ton commentaire. J’espère que vous allez bien.
      Nous sommes ravis de notre voyage et ravis de le partager. Le coté LGBT nous amène des rencontres qui ont du sens avec beaucoup de choses à se raconter donc nous en profitons bien. Dommage que nous n’ayons pas pu rencontrer qui que se soit en Thaïlande ni au Laos (mais nous avons rencontré une famille « standard » quand même en couchsurfing à Bangkok et la famille de notre guesthouse au Laos était sympa aussi !). Par contre au Vietnam, nous avons rencontré deux membres actif d’une association, ils sont jeunes et ne pensent pas encore à fonder une famille mais c’était super d’aller prendre un verre avec eux, nous avons parlé 3 heures !
      Bises à vous trois.
      Sara

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